J’ai eu le privilège d’assister à une projection presse de Senna (pompeusement sous-titré Sans peur, sans limite, sans égal), le documentaire consacré au triple champion du monde de Formule 1 et primé cette année au Festival de Sundance. Si le film rend parfaitement hommage tant à l’homme qu’au champion, le puriste que je suis regrette que l’histoire soit trop scénarisée, tantôt tronquée tantôt arrangée, et que le parti pris du départ tourne parfois à la mauvaise foi. A voir donc, mais avec certaines réserves.

La course était sa vie

Le documentaire s’adresse autant au grand public, admiratif du champion voire de “l’icône” Ayrton Senna, qu’aux fans de F1, nostalgiques et inconsolables de la perte de leur champion. Je m’inscris bien évidemment dans la seconde catégorie, ce qui biaise forcément mon jugement, qui pourra paraitre pour certains un peu sévère. Je m’étonne d’ailleurs que le film fasse pour le moment l’unanimité dans le milieu car il y a bien des choses à écrire dessus. Mais commençons par le début : pourquoi faire un documentaire sur Ayrton Senna en 2011 ?

Depuis sa mort il y a maintenant 17 ans, de nombreux documentaires ont été réalisés sur le pilote brésilien. Ainsi, un double DVD (que je vous conseille vivement) est sorti il y a quelques années regroupant les films La course dans le sang, Le droit de gagner et Ayrton Senna au Brésil. A mon sens il était impossible d’en montrer davantage, des images intimes prises lors des pauses hivernales aux premiers tests en F1 de Senna pour Williams en 1983. Et c’est pourtant le pari d’Asif Kapadia, le réalisateur de Senna. Dès lors, beaucoup ont fantasmé sur le film à l’annonce de sa sortie imminente.

Réalisé en collaboration directe avec la famille du pilote disparu, nous étions en droit d’en attendre des images inédites, sans pour autant parler de révélations bien sûr. Et bien, sans surprise, il n’y a rien (ou en tout cas pas grand chose) de neuf. D’où cette question : quel est l’intérêt d’un tel documentaire sinon la symbolique de le sortir sur grand écran ?

Revivre la guerre Prost/Senna

Dans le film, une immense place est bien entendu accordée au duel entre Senna et Prost qui à l’époque a déchainé les passions. Des relations qui se détériorent entre les deux équipiers tout au long de la saison 1989 à l’accrochage de Suzuka la même année, Alain Prost n’est pas épargné et passe franchement pour un beau salaud bien aidé dans ses “manœuvres” par Jean-Marie Balestre. Mon but n’est certainement pas ici de relancer la polémique mais plutôt de m’interroger sur la démarche du réalisateur qui “charge” Prost sans même expliquer le pourquoi du comment de cette brouille entre les deux pilotes qui a commencé au GP de Saint-Marin 1989. Toujours au sujet de Suzuka, les images des principaux protagonistes (Ayrton Senna, Alain Prost, Ron Dennis, Jean-Marie Balestre, Roland Bruynseraede) de ce drame réunis en huis clos après la course sont parmi les moments forts du film.

Le film prend donc le parti d’Ayrton Senna, tout au long de ce conflit, jusqu’au black-out total sur les révélations du Brésilien qui avouera a posteriori avoir sorti volontairement la Ferrari d’Alain Prost au départ du GP du Japon 1990, pour se faire justice face à tout ce qui s’était passé un an plus tôt. A aucun moment cela n’est précisé, le Brésilien apparaissant ici constamment en victime.

Inutile donc de préciser qu’à travers ce documentaire Senna était le plus grand, le plus doué et le plus fort de tous et que ses rivaux ne devaient leurs succès qu’à coups de basses manœuvres politiques ou d’électronique embarquée. C’est de bonne guerre me direz-vous, le film se voulant un hommage, mais deux ou trois petites précisions n’auraient certainement pas nui à son image. Tout cela échappera de toute manière au grand public, s’il répond toutefois présent dans les salles.

Des images et des souvenirs toujours émouvants

Mais loin de moi l’idée de dévaloriser tout le travail accompli. Ainsi, au chapitre des images rares qui m’ont fait plaisir, citons les meetings des pilotes d’avant course au Japon en 1990 ou en Allemagne en 1991 ou bien encore l’arrivée du GP du Brésil de cette même année lorsque Senna, les épaules meurtries, sert son père dans les bras. Et puis, séquence émotion aussi lorsque l’on aperçoit Roland Ratzenberger dans le paddock, mais là c’est une autre histoire…

D’autres images sont plus savoureuses, comme celles de cette émission de télévision où Ayrton Senna est l’invité de Xuxa, une charmante animatrice dont il est alors… le petit ami ! On s’amuse aussi de la fameuse interview avec Jackie Stewart où le Brésilien n’accepte pas la critique de son ainé.

Dernier problème et non des moindres : le film propose relativement peu d’images de course. Or les rares présentées sont de piètre qualité ! Là-encore le choix des images prend le parti de montrer Ayrton Senna (très) à son avantage. Ainsi sa saison 1984 se résume au seul GP de Monaco et sa période de trois ans chez Lotus à sa première victoire en F1 au GP du Portugal en 1985. Même s’il convient de faire des raccourcis pour traiter d’une carrière aussi riche en moins de deux heures, c’est franchement exagéré.

Un casting pas très convaincant

Côté témoignages, Pierre Van Vliet ou John Bisignano sont bien gentils mais ils n’apportent strictement rien au film. Pourquoi ne pas avoir contacté des pilotes proches de Senna comme Thierry Boutsen ou Gerhard Berger (je ne parle même pas d’Alain Prost qui tient manifestement le mauvais rôle dans le film) ou d’autres personnages dont le témoignage aurait pu apporter une valeur ajoutée comme Julian Jakobi ou Mansour Ojjeh ?

Signalons qu’en revanche c’est une très bonne idée d’avoir décidé d’incruster tous ces témoignages en voix off, ce qui ne dénature pas le récit et permet de profiter pleinement des images d’archives. Les témoins les plus intéressants et légitimes demeurent à ce titre Ron Dennis et Sid Watkins.

Senna, à voir quand même !

Malgré toutes ces réserves, et si à titre personnel je n’ai pas été franchement convaincu par le film, je vous conseille quand même d’aller voir Senna pour la bonne et simple raison qu’il fourmille d’images émouvantes et spectaculaire d’un champion hors-norme et qu’il permet également d’admirer (trop peu et malgré une image souvent dégueulasse) des F1 sur grand écran.

A voir donc si vous souhaitez en savoir plus sur Ayrton Senna, surtout si vous n’avez pas connu cette époque. Mais ceux qui comme moi ont vécu de manière très forte tous ces évènements à l’époque ressortiront forcément un peu frustrés car ils n’y trouveront rien ni de nouveau ni de très excitant. Sinon évidemment le plaisir de replonger 20 ans en arrière. Et rien que pour ça, le film vaut tout de même la peine que l’on s’y attarde…

Découvrez la bande-annonce du film :

Senna / documentaire d’Asif Kapadia / sortie le 25 mai.

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© photos : Karin Sturn (1 et 7), Angelo Orsi (2) et Norio Koike (4, 5 et 6)

Journaliste high-tech, automobile et rock n’ roll.
Actuellement rédacteur au sein du fil France de l’agence de presse Relaxnews.

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